(1899-1977)

Vladimir Nabokov est né à Saint-Pétersbourg en avril 1899 au sein d’une famille aristocrate, libérale et anti-tsariste. Son père, Vladimir Dmitrievich Nabokov, a été chef de l’opposition au parlement sous le régime tsariste et membre du cabinet de Kerenski. Le statut et la richesse de sa famille lui ont permis de jouir d’une éducation très culte et très raffinée dès son plus jeune âge. Cependant, la famille Nabokov a dû quitter la Russie lors de la révolution socialiste de 1917. L’auteur se souvient de son pays avec un grand sentiment de nostalgie.
Les thèmes du déplacement et de l’exil chez Nabokov seront abordés ici à partir de son autobiographie intitulée Speak, Memory, publiée pour la première fois en 1951 et traduite en français en 1961 par Yvonne Davet sous le titre Autres rivages. Nabokov a publié une nouvelle édition du livre en 1966, à laquelle il a ajouté le sous-titre « une autobiographie revisitée ». Cette œuvre a été écrite en anglais et décrit des épisodes de son enfance en Russie, son exil en Europe et son départ pour les États-Unis.
Deux aspects centraux ressortent de cette autobiographie : d’une part, la forte présence des souvenirs d’enfance et d’adolescence accompagnés de références constantes à ses parents et à son éducation, d’autre part, ses années d’exil évoquées tant par l’humour que par la critique. Dans le chapitre portant sur son éducation, le fait que Nabokov ait appris l’anglais et le français avant d’apprendre le russe s’avère essentiel. Cette question le conduit en outre à dédier un chapitre (le huitième) aux préceptrices anglaises, françaises et russes qui habitaient chez lui : « Les gouvernantes anglaises et françaises que nous eûmes dans notre enfance furent par la suite secondées, et finalement supplantées, par des précepteurs parlant russe […] » (Nabokov 1961 : 157). Cette présence de différentes langues dans son éducation, notamment l’anglais et le russe, a beaucoup marqué son processus d’écriture, puisque l’auteur a commencé par écrire en russe puis en anglais. Au début, il écrit des poèmes en russe tout en critiquant le vocabulaire de cette langue : « Contrastant avec le riche vocabulaire de la poésie satirique ou narrative, l’élégie russe était gravement atteinte d’anémie verbale. » (ibidem : 226). Lorsqu’il est étudiant universitaire en Angleterre, il présente la réflexion suivante : « J’aurais été saisi d’horreur, en ce temps-là, de découvrir ce que je vois si clairement à présent, l’influence directe sur la structure de mes poèmes russes de diverses formes de vers anglais contemporains de l’époque du règne de George V […] » (ibidem : 281). Le premier roman que Nabokov écrit en anglais s’intitule The real life of Sebastian Knight [La Vraie Vie de Sebastian Knight], publié au début des années 1940. Nabokov perfectionne son anglais au cours de son développement en tant qu’écrivain exilé, vu que sa langue maternelle renvoie à son enfance perdue en Russie, ce qui l’éloignait encore davantage de la culture européenne et américaine.
L’exil de Vladimir Nabokov en Europe occidentale s’inscrit dans les années 1919-1940, où il a séjourné dans trois pays, en Angleterre, en Allemagne et en France, avant de s’installer aux États-Unis. Il a enseigné la littérature comparée et a fondé le département d’études russes au Wellesley College. Il a aussi enseigné la littérature russe et européenne à l’Université Cornell. Dans ses considérations, l’auteur ne se limite pas à son expérience personnelle, il essaie d’embrasser les difficultés rencontrées par tous les émigrés russes (mot français utilisé tout au long de son œuvre pour désigner les Russes qui ont quitté la Russie et se sont installés en France ou en Allemagne). Vladimir Nabokov présente aussi une comparaison intéressante entre deux générations d’écrivains russes émigrés. D’un côté, une génération d’écrivains russes plus âgés, déjà reconnus et renommés avant la révolution socialiste mais ne pouvant pas vivre de leur écriture à cause du faible tirage de leurs œuvres à l’étranger. De l’autre, les écrivains « plus jeunes, moins connus mais plus capables de s’adapter […] » (Nabokov 1961 : 303). Nabokov appartenait à cette deuxième génération. Il est intéressant de rappeler l’étude Vladimir Nabokov A critical study of the novels (Rampton, 1984), dont l’introduction comporte la réflexion suivante : « In Speak, Memory, Nabokov summarizes the critical reaction on the novels of his favourite émigré author, V. Sirin » (Rampton, 1984). Or, V. Sirin est un pseudonyme de Nabakov qu’il utilise pour signer ses premières publications avant de l’abandonner. Nabokov considère Berlin et Paris comme les capitales de l’exil où les intellectuels russes s’installaient et formaient des colonies. Il quitte Berlin dans les années 1930 à cause de la montée du nazisme car sa femme, Vera, était d’origine juive. Il part pour Paris, où il vit jusqu’à ce qu’il émigre aux États-Unis en 1940. Son autobiographie est dédiée à sa femme et parsemée de passages où Nabokov s’adresse directement à une lectrice familière, c’est-à-dire Vera : « Nous avons, toi et moi, fait de notre mieux pour entourer de tendresse vigilante la tendresse confiante de notre enfant, […] » (Nabokov 1961 : 336).
En Angleterre, il a étudié à l’Université de Cambridge, où il a obtenu son diplôme en Lettres françaises et russes. Nabokov cherche à s’adapter à une nouvelle culture mais ses opinions sont souvent contredites et méprisées. Il présente un portrait critique et ironique de ses collègues anglais et russes émigrés où il méprise les socialistes, les ultraconservateurs et les Russes qui ne regrettent que leurs pertes matérielles. Ce mépris montre la distanciation de Nabokov par rapport à la scène sociale universitaire. Il n’était pas capable d’établir des liens sociaux solides ni avec les Anglais ni avec les émigrés russes parce que certaines de ses perspectives politiques élitistes l’éloignaie
Son sentiment de perte ne se situe pas au niveau de la perte matérielle ou de la dépossession mais plutôt de la nostalgie d’un pays qui n’est plus le sien et qui n’existe plus que dans ses souvenirs d’enfance. Dans Le Métier du poète en exil (Lioubov 2012), on trouve une réflexion directement liée à l’impact de l’exil sur certaines œuvres de fiction de Nabokov et sur son autobiographie, comme dans cet extrait : « Lorsque des milliers de Russes sont jetés sur les chemins de l’exil, la douleur de Nabokov est décalée : il pleure la séparation avec l’élue de son cœur, et les lettres – perdues aux quatre vents – qu’il essaie sans espoir de lui faire parvenir » (Lioubov 2012 : 137). Cet extrait concerne le moment où Nabokov et sa famille abandonnent la Russie et s’installent en Crimée avant de partir pour l’Europe et où Nabokov perd le contact avec Tamara (nom qu’il emploie dans son autobiographie pour désigner Valentina Choulguina), son amour de jeunesse. Lorsqu’il perd son pays et, en même temps, son amour, Nabokov établit le parallélisme suivant : « un parallèle s’établit à mes yeux entre la perte de mon pays et la perte de mon amour ». (Nabokov 1961 : 257).
L’importance du déplacement et de l’exil ne se manifeste pas seulement dans son autobiographie, vu que plusieurs romans de Nabokov portent sur ces problématiques et présentent des intrigues et des personnages empruntés à son vécu. Cet écrivain a donc abordé l’expérience de l’exil tant dans la fiction que dans l’autobiographie. Dans ses mémoires, l’auteur revisite son passé et le passé de sa famille en adoptant un ton plus personnel et plus intime. Il y présente des points de vue sur diverses questions, de l’art à la politique, et affirme que l’art est plus important pour lui : « Très vite je me détournai de la politique et portai toute mon attention sur la littérature » (ibidem : 279-280). Il y revisite également les sentiments d’un jeune homme qui se forme au niveau personnel et professionnel en exil. Dans ses romans, les expériences personnelles de Nabokov traversent un processus créatif de construction d’intrigues et de personnages qui, grâce à la distanciation par rapport à l’auteur, permet de soulever de nouvelles questions plus directement liées à l’exil qu’aux expériences et aux opinions personnelles de l’écrivain. Ainsi, que ce soit dans son autobiographie ou dans ses romans, l’exil est un processus de construction différent selon le type d’approche. Le souvenir et l’exil chez Nabokov sont aussi parfois étudiés dans le cadre du modernisme européen du XXe siècle en tant que partie intégrante de ce mouvement, comme le suggère l’étude Nabokov’s Art of Memory and European modernism (Foster 1993). Plusieurs de ses œuvres de fiction mélangent des aspects autobiographiques avec des aspects fictionnels, notamment en ce qui concerne les personnages. Par exemple, le roman Dar, traduit en anglais sous le titre The Gift, est considéré par Nabokov, dans son autobiographie revisitée, comme son meilleur roman russe où il a parlé « of the gloom and the glory of exile » ([de la mélancolie et de la gloire de l’exil], notre traduction de Nabokov 1966 : 280)
Lieux de passage
Angleterre, Allemagne, France, Suisse, États-Unis
Citations
À Berlin et à Paris, les deux capitales de l’exil, les Russes formaient des colonies denses, présentant un coefficient de culture qui surpassait de beaucoup la moyenne culturelle des milieux étrangers plus dilués au sein desquels ils se trouvaient. Dans ces colonies ils restaient entre eux. » (Nabokov 1961 : 295)
J’ai souvent remarqué que, une fois attribué aux personnages de mes romans, tel détail de mon passé, dont j’avais précieusement gardé le souvenir, dépérissait dans le monde factice où je venais de si brusquement le placer. Il s’attardait bien encore dans mon esprit, mais c’en était fini de sa chaleur personnelle, de son attrait rétrospectif, et bientôt il s’identifiait plus étroitement avec mon roman qu’avec mon moi antérieur, où il avait jusqu’alors paru si bien à l’abri de l’intrusion de l’artiste. (ibidem : 91)
Je me rendis bientôt compte que si ma manière de voir […] était accueillie avec une surprise peinée […] par les démocrates anglais du cru, un autre groupe, les ultraconservateurs anglais, se ralliait avec empressement à mon opinion, mais si crûment pour des motifs réactionnaires que leur méprisable appui ne faisait que me gêner. (ibidem : 278-279).
Bibliographie primaire (sélection)
Nabokov, Vladimir (1986), Na outra margem da memória, Lisboa, DIEFEL.
Bibliographie secondaire (sélection)
Brust, J. (1993), Nabokov’s art of memory and european moderninsm, Princeton, University Press.
Lioubov, S. (2012), Le métier du poète en exil, Paris: Honoré champion éditeur.
Rampton, D. (1984), Vladimir Nabokov A critical study of the novels, Cambridge: Cambridge University Press.
Version originale en portugais: Maria Miguel Flor dos Reis
Traduction: Margarida Coelho
Révision: Françoise Bacquelaine